A force de jouer avec le feu, on se brûle... (Partie 1)

C’est le rituel immuable du dimanche matin : assis à une table du café-bistrot en face de l’église, à siroter un petit noir en se plongeant dans la lecture du quotidien fraîchement cueilli au comptoir. Lorsque soudain :

— Monsieur ?

Il sursaute et relève la tête. Une jeune femme se tient devant lui, souriante, l’air déterminé.

— Euh… oui ?

— Puis-je m’asseoir à votre table ?

La question le prend de court :

— Madame…

— Mademoiselle !

— Pardon : mademoiselle… eh bien… euh… je ne suis pas propriétaire de cette table, vous avez autant le droit que moi de vous y asseoir. Je vous en prie, prenez place.

Ce qu’elle fait illico. Puis elle le fixe droit dans les yeux. Elle a le regard vif. Il se risque, ne sachant pas trop sur quel pied danser :

— Ne prenez pas mal ma question, mais j’aimerais comprendre. Pourquoi justement ma table, alors qu’il y en a d’autres, inoccupées ? Qu’est-ce qui me vaut cet honneur ?

— Parce que j’aimerais m’entretenir avec vous. Et d’abord, monsieur, je dois vous informer que je vous connais.

— Pardon ? Nous ne nous sommes jamais vus, n’avons jamais été présentés, et pourtant vous me connaissez ?

Il en est comme deux ronds de flan. Il l’observe plus attentivement. Elle a un physique a priori ordinaire, mais avenant et plein de fraîcheur.

— Ai-je bien entendu ? Et vous savez des choses sur moi ?

— Beaucoup de choses.

— La question rituelle, dit-il en riant : en bien ou en mal ?

— En bien, évidemment, sinon je ne vous aurais pas abordé.

— À l’évidence, on vous a parlé de moi. Puis-je savoir qui ?

— Une amie : Louise Leclerc.

— Quoi ? Louise ?

Sur le coup, il reste sans voix. Louise représente un cuisant échec pour lui, car il n’était pas parvenu à mener son affaire jusqu’au terme. Un peu l’illustration de la définition du flirt : le machin dans la main, la main dans le machin, mais jamais le machin dans le machin. Elle l’avait laissé l’entreprendre, ils étaient allés très loin, elle avait joui deux fois durant les préliminaires, mais au dernier moment… :

— Non !

— … ?

— Non ! Je ne veux pas tromper mon mari ! On arrête là.

Elle se fout du monde ? Si elle ne voulait pas aller jusqu’au bout, pourquoi avoir commencé ? Il en avait été réduit à décharger le chariot de foin devant la grange, comme on dit dans nos campagnes. Une grosse frustration, mais pas de rancœur : ils s’étaient quittés en bons termes et conservaient de bonnes relations, avec en lui toujours l’espoir d’un repêchage, si l’occasion se représentait.

— Mais qu’est-ce que cette satanée Louise a bien pu vous dire de moi ?

— Tout !

— Vraiment… tout ? Houlala, vous me faites peur.

— Oui, vraiment tout. N’ayez pourtant aucune crainte, elle a été plus qu’élogieuse à votre sujet et ce que j’ai appris sur vous m’a résolue à vous contacter. Vous avez le profil idéal pour résoudre mon problème.

— Résoudre votre problème ? Moi ? Comme cela ? Quel problème ?

— Il me faut un testeur.

— Un testeur ? Mais je ne me prénomme pas Hycule !

Elle pouffe de rire :

— En plus, vous avez le sens de l’humour, même si c’est un peu lourd. Mais je vous explique. Voilà, c’est un peu délicat à dire… Il faut que j’arrive vierge au mariage et je veux être certaine d’y parvenir. Je veux chasser mes doutes pour me rassurer, surtout après les moqueries malveillantes de Louise à ce sujet.

— … vierge au mariage ? Vous n’avez vraiment pas d’autres préoccupations ?

In petto : je rêve ? Ça existe encore, ça ? Les grenouilles de bénitier, par les temps qui courent, sont une espèce en voie de disparition et elles auraient plutôt tendance à me faire prendre la fuite. Qu’est-ce qu’elle vient m’em… bêter, moi, avec ce genre d’idiotie ?

— Mais en quoi suis-je concerné ? J’avoue être dans le brouillard.

— C’est simple : Louise me nargue. Elle prétend que face à un homme qui sait y faire, je n’aurais pas assez de volonté, comme elle en a eu, elle, avec vous, pour l’empêcher de conclure. Et moi je prétends que j’en ai assez pour ne pas succomber. Je me connais, je sais que j’ai des envies, des pulsions, eh bien c’est une raison de plus relever le défi. Ma virginité n’en aura que plus de prix et donnera tout son lustre à ma future union. Il me faut donc un individu de sexe opposé qui accepterait de jouer au cobaye.

Un cobaye ? Pourquoi pas un rat de laboratoire ? Il est sidéré, sauf que… sauf que sa curiosité l’emporte, et pas que sa curiosité : des pensées impures glougloutent à la surface de son cerveau. Il faut dire que son interlocutrice, à bien y regarder, mérite plus d’attention. Pas le gros lot, mais un beau lot, sans mauvais jeu de mots avec lolos.

— Mais vous vous rendez compte de ce que vous me demandez et de ce que cela impliquera pour vous ? Comment voyez-vous cette chose qui, je l’avoue, me paraît saugrenue ? Ah, au fait, quel est votre prénom ?

— Marie.

— Marie ? Vraiment la bien nommée. Mais moi, ce n’est pas Joseph, c’est Théo. Théophile, pour être précis. Au point où l’on en est de notre conversation, on pourrait se tutoyer, non ?

— Oui Théo, d’accord. De toute façon, il arriverait un moment où l’on ne se vouvoierait plus.

— Ah bon ? Et par quel chemin ? Raconte, tu commences à m’intéresser. Car je suppose que tu as monté tout un scénario ?

— À condition que tu y adhères, oui. Je te décris la chose comme je la vois. Nous nous retrouvons dans un lieu discret et tu pourras disposer de mon corps comme tu l’entends avec pour mission de tout faire pour m’amener à rompre mon serment de virginité, me faire craquer. Mon objectif sera de savoir si j’arrive à rester maîtresse de moi et à ne pas céder. Bref, tu auras carte blanche pour tout. Oui tout ! Sauf une intromission. Je te permettrai de tenter ta chance en posant la question au moment de vérité, mais il faut que tu promettes de ne pas insister quand je te répondrai non.

— Péché de vanité, non ? Et de plus, un peu hypocrite. Cela ne te gêne pas qu’un inconnu profite de toi, t’enlève ta culotte, qu’il t’écarte les cuisses et soumette ton intimité à son regard libidineux et à ses mains fébriles alors que ton propos est de préserver une certaine… euh… pureté ?

— Cela me regarde et, que je sache, rien ne m’interdit de prendre du plaisir dans l’épreuve, je n’en aurais que plus de mérite. Tu arriveras sans doute à me faire jouir, d’ailleurs j’y compte bien, mais tu n’arriveras pas à me prendre. Ça, c’est réservé à mon futur mari. Au moment où je te dirai non, je le répète, et il faudra t’arrêter. C’est une condition sine qua non. Promets !

Il réfléchit un moment, puis décide de franchir le pas :

— Allez, oui, promis. Mais tu parles de ton futur mari ? Tu as quelqu’un en vue, je suppose ? Tu es fiancée ?

— Je vais te surprendre, je n’ai personne.

— Et vierge à vingt-cinq ans ? Tu vises le Guinness Book ?

— Ça, c’est méchant et gratuit.

— Pardon, je retire. Encore une question : t’est-il déjà arrivé d’avoir des contacts physiques avec un représentant du sexe opposé ?

— Je ne suis pas une oie blanche, alors, oui et pas qu’une fois et pas qu’un peu, il y a même des rideaux s’en souviennent encore. J’ajoute que ce que j’ai déjà vécu me détermine d’autant plus à tenter cette gageure, ce ne sera que du plaisir. Surtout avec toi, tu es un bel homme et tu as bien du charme.

— Merci pour le compliment. Et que serais-je autorisé, sinon encouragé à te faire, si j’ai bien compris ? Tu me livrerais ton corps, tu accepterais les baisers, la masturbation, le cunnilingus ?

— Oui, mais pas l’introduction du doigt ou de la langue dans le vagin ; ni surtout d’autre chose.

— Et cette autre chose… ailleurs ? Il faudra bien que je me soulage, moi.

— Ailleurs ?

— La sodomie ?

Elle répond catégoriquement :

— Non. Car il y a intromission. Ah, que je n’oublie pas, il y a encore une condition impérieuse sans laquelle rien ne se fera : je veux que Louise assiste.

— Hein ?

— Oui, je veux que cette vipère assiste à mon triomphe, pour lui mettre le nez dans son bol de suffisance. Il n’y a pas que la victoire sur moi qui compte, il y a aussi la victoire sur elle.

Que Louise assiste ? Stupéfaction de sa part. Mais à bien y réfléchir, hé hé, pourquoi pas ? Et s’il y trouvait peut-être, de surcroît, et eu égard aux circonstances, l’occasion d’une revanche après le navrant épisode de la « grange ».

— À moi alors de poser une condition : Louise devra être nue.

— Nue ? Ah bon ? Ah oui… je te vois venir : tu vois plus loin, n’est-ce pas ?

— Que tu es fine mouche ! Oui, car si c’est faisable, autant profiter de l’occasion, je mentirais en le niant.

Elle lui sert un grand sourire, puis son visage s’illumine :

— Hé, mais ce n’est pas idiot du tout ! Qu’elle-même succombe sous mes yeux, là où moi je triompherai. Et puis, il y a longtemps que je souhaite la voir à poil. Mieux : à poil et avec une queue d’homme dans la chatte pour voir la tête qu’elle fera à ce moment-là, cette grande gueule avec son « je veux rester fidèle » à la con.

Il marque une pause puis conclut :

— Marie, on a eu une conversation hors du commun, tu me l’accordes. On va l’interrompre ici. Il faut d’abord que je réfléchisse à tout ce que je viens d’entendre. Est-ce qu’on pourrait se revoir ?

— J’y compte bien. On échange nos « 06 » ?

Elle se lève et, avant d’arriver à la porte du café, se retourne, avec une lueur pointue dans son regard :

— Mais ne tarde pas trop, s’il te plaît.

 

A SUIVRE...

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